Le Bénin a opté depuis quelques années pour une ouverture de son administration publique à des compétences étrangères à travers la nomination de cadres non béninois à des postes stratégiques. Cette démarche, justifiée par le besoin d’efficacité et d’expertise, a suscité de nombreux débats au sein de l’opinion publique. Alors que certains y voient un levier pour moderniser la gouvernance, d’autres dénoncent une marginalisation des compétences locales et une atteinte à la souveraineté nationale. Quelles sont aujourd’hui les forces et faiblesses de cette politique gouvernementale en matière d’embauche ?
Adoptée en 2018, la loi 2017-43 encadre le recrutement et l’emploi des collaborateurs externes au sein de l’administration béninoise. Elle fixe les conditions d’engagement, les droits et obligations de ces cadres recrutés hors des circuits traditionnels de la fonction publique. L’objectif affiché était de permettre l’apport d’expertises spécifiques, notamment dans les secteurs nécessitant un savoir-faire pointu ou une vision nouvelle. Cette genèse et les objectifs de la loi sur les collaborateurs extérieurs ainsi présentés, peut-on déjà parler d’une expérience concluante au regard des constats faits sur le terrain ? Sur la question, les avis divergent.
*Institutions ayant fait l’expérience*
Depuis l’avènement du régime de la Rupture en 2016, le Bénin a entrepris des réformes visant à moderniser son administration publique. Parmi ces réformes figure la nomination de cadres étrangers à la tête de certaines institutions étatiques, une démarche qui suscite des débats quant à son efficacité et à ses implications. Depuis donc l’entrée en vigueur de cette loi, plusieurs institutions et entreprises publiques ont été dirigées par des cadres étrangers : Port Autonome de Cotonou (PAC) : La gestion confiée à des experts néerlandais a permis d’améliorer les performances portuaires, mais la question du transfert de compétences aux nationaux reste en suspens. L’expérience avec la première administration n’a pas tellement prospéré, au point où le premier directeur général expatrié a dû quitter les choses, sans qu’on ne sache ce qui s’est véritablement passé. À la Société Béninoise d’Énergie Électrique (SBEE), c’est presque un sort identique. La restructuration du secteur énergétique a impliqué des gestionnaires étrangers, avec des résultats contrastés sur l’efficacité du service. Agence Nationale d’Identification des Personnes (ANIP) : La nomination d’un cadre rwandais a été saluée pour son expertise technique, mais critiquée pour l’absence de promotion des talents locaux. Société de Radiodiffusion et de Télévision du Bénin (SRTB) : En février 2025, Angela Aquereburu Rabatel, d’origine togolaise, a été nommée à la direction de la SRTB. Cette nomination d’une dirigeante togolaise a suscité des débats sur la place des nationaux dans la gestion des médias publics, même si depuis des années, ce sont des compatriotes qui ont officié à ce poste de responsabilité.
*Forces et faiblesses du dispositif*
Sur l’apport d’expertise et la modernisation dans la gestion de la chose publique, il y a bien des points positifs. Ces nominations ont permis l’introduction de nouvelles méthodes de gestion et d’innovation dans certains secteurs. En ce qui concerne l’amélioration de la performance, des changements sont également perceptibles.
Dans certains cas, la gestion étrangère a favorisé une meilleure rentabilité et une efficacité accrue, mettant fin au copinage et le favoritisme, des pratiques très courantes dans l’administration béninoise et qui prenaient en otage les performances de l’administration. Mais il n’y a pas que des points positifs dans la pratique et la mise en œuvre de la loi sur les collaborateurs extérieurs.
Selon certaines observations, la loi entraîne un sentiment de mise à l’écart des compétences locales. La nomination de cadres étrangers est perçue par certains comme une marginalisation des experts béninois, remettant en question la valorisation des compétences nationales.
Autre chose, la question de la souveraineté est souvent évoquée. La gestion d’institutions stratégiques par des étrangers soulève des inquiétudes sur la maîtrise des décisions nationales. Confier des postes stratégiques à des étrangers soulève des préoccupations concernant la souveraineté nationale et la protection des intérêts du pays.
À tout ceci s’ajoute le coût élevé des recrutements externes. Les salaires et avantages accordés aux collaborateurs étrangers sont souvent jugés excessifs par rapport aux rémunérations des cadres locaux. Comment passer sous silence la difficile cohabitation. Les cadres locaux, confiants de leurs parcours refusent la soumission. Eux qui maîtrisent bien nombre de dossiers pour recevoir des ordres d’un intrus sorti de nulle part.
*Quel avenir pour cette politique ?*
Le bilan de cette politique est globalement mitigé. Bien que certaines institutions aient bénéficié de l’expertise étrangère, améliorant ainsi leur performance, la démarche a également engendré des frustrations parmi les cadres locaux et soulevé des questions sur la valorisation des compétences nationales. Il apparaît essentiel de trouver un équilibre entre l’apport d’expertise externe et la promotion des talents locaux pour assurer un développement harmonieux et durable du pays.
Il semble nécessaire de faire évoluer cette politique en trouvant un équilibre entre ouverture aux compétences extérieures et valorisation des talents nationaux. Une révision de la loi pourrait être envisagée pour renforcer les mécanismes de transfert de compétences et de formation des cadres locaux. Si le recours aux experts étrangers peut être bénéfique à court terme, la pérennité des réformes passe par une montée en compétences des nationaux afin qu’ils puissent assurer eux-mêmes la gestion stratégique du pays. Le débat reste ouvert.
Boris MAHOUTO