À l’occasion de la troisième édition du Festival Oley’Africa, prévue du 16 au 18 octobre 2026 à Crest, dans le sud de la France, le Bénin est placé à l’honneur autour du thème « Positif Vodun ». Fondateur et directeur artistique de cette manifestation, Segun A. Olabisi entend faire découvrir au public français et européen la richesse du patrimoine béninois, la vitalité de sa création contemporaine et la profondeur de sa spiritualité. À travers une programmation pluridisciplinaire réunissant musique, danse, cinéma, théâtre, arts visuels, conférences et ateliers participatifs, il défend une vision de la culture africaine débarrassée des clichés et tournée vers le dialogue entre les peuples. Dans cet entretien accordé à Cloche Média Monde, il revient sur la genèse du festival, son attachement au Bénin, la place du Vodun dans la transmission des identités africaines et les difficultés rencontrées pour obtenir un accompagnement institutionnel à l’occasion de cette édition. Il lance également un appel aux autorités béninoises pour renforcer le soutien aux artistes, aux festivals et aux initiatives qui contribuent au rayonnement international du pays.

Cloche Média Monde : Monsieur Segun A. Olabisi, pouvez-vous revenir sur la genèse du Festival Oley’Africa et sur l’ambition qui a présidé à sa création ?
Segun A. Olabisi : Le Festival Oley’Africa est né d’un engagement de longue date en faveur de la culture, de l’éducation et de la jeunesse. Depuis 2007, je travaille notamment avec des enfants en situation de rue, en collaboration avec des artistes, des entreprises et des organisations non gouvernementales. Nous avons également mené des actions dans les écoles au Bénin, avec l’ambition d’offrir aux jeunes des possibilités d’expression, de découverte et d’épanouissement.
Lorsque j’ai commencé à partager ma vie entre la France et le Bénin, j’ai voulu donner une nouvelle dimension à cet engagement en créant une association capable de poursuivre ces activités, tout en développant des projets artistiques et culturels. Progressivement, l’ambition s’est élargie : il ne s’agissait plus seulement d’agir au Bénin, mais de travailler à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, notamment avec le Nigeria, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Burkina Faso.
Le festival est devenu l’un des principaux moyens de concrétiser cette vision. Au départ, nous envisagions une exposition, mais le projet a évolué pour devenir une manifestation pluridisciplinaire. La première édition a ainsi été organisée avec des moyens modestes, grâce à mon engagement personnel et au soutien de partenaires locaux. C’est de cette volonté de partager les cultures, de rapprocher les peuples et de donner de la visibilité aux artistes qu’est né Oley’Africa.
CMM : Le festival arrive cette année à sa troisième édition. Quel bilan faites-vous des deux premières éditions et qu’est-ce qui distingue particulièrement cette nouvelle édition ?
Segun A. Olabisi : Les deux premières éditions nous ont permis de poser les bases du festival, de faire connaître notre association et de construire progressivement un réseau de partenaires et de sympathisants.

Pour la première édition, j’ai investi personnellement une partie de mes revenus professionnels. J’avais gagné environ 3 000 euros grâce à un travail que j’avais effectué, et j’ai décidé de consacrer cet argent au lancement du projet. Nous avons pu organiser une dizaine de jours d’activités, avec le concours de partenaires locaux, notamment le Café de Paris, la Chapelle des Cordeliers et plusieurs autres personnes qui ont cru en notre initiative.
Pour la deuxième édition, nous avons bénéficié du soutien de la mairie de Crest, que je tiens à remercier sincèrement pour son accompagnement. Cette aide a été importante pour poursuivre l’aventure. Cependant, tout n’a pas été facile. La période estivale n’a pas toujours favorisé la mobilisation du public et nous avons dû composer avec certaines contraintes.
Malgré ces difficultés, le bilan reste encourageant. Nous avons réussi à faire connaître Oley’Africa comme une association qui propose une manifestation culturelle pluridisciplinaire et qui souhaite inscrire son action dans la durée.
Cette troisième édition représente une étape particulière. Nous voulons aller plus loin, élargir notre public et donner une visibilité plus importante aux cultures africaines. Le choix du Bénin comme pays à l’honneur, avec le thème « Positif Vodun », donne à cette édition une dimension affective, identitaire et culturelle très forte.
CMM : Pour cette troisième édition, vous avez choisi de mettre le Bénin à l’honneur à travers le thème « Positif Vodun ». Pourquoi le choix du Bénin et pourquoi avoir placé le Vodun au cœur de cette édition ?
Segun A. Olabisi : Le choix du Bénin est profondément personnel. Je suis originaire du Nigeria, mais j’ai vécu une grande partie de ma vie au Bénin. C’est un pays qui m’a accueilli, qui m’a beaucoup appris et auquel je suis profondément attaché. Je le considère comme mon pays d’adoption.
Mon histoire avec le Bénin est aussi celle de ma rencontre avec la langue française. Je suis tombé amoureux de cette langue et mon parcours m’a conduit à découvrir un pays dont la population, les artistes, les traditions et les valeurs humaines m’ont énormément apporté.

Je voudrais profiter de cette occasion pour remercier toutes les personnes que j’ai rencontrées au Bénin, notamment les artistes, les amis, les familles qui m’ont accueilli et accompagné. Je leur dois beaucoup. Je souhaite également rendre hommage à mon grand frère et grand artiste Magou, récemment disparu. Il m’a témoigné beaucoup d’affection et m’a appris énormément de choses. Je lui rends hommage et je souhaite que son âme repose en paix. J’adresse aussi mes remerciements à tous ceux qui m’ont aidé à avancer dans mon parcours artistique et humain.
Le Vodun occupe une place centrale dans cette édition parce que mon séjour au Bénin m’a permis de mieux comprendre cette spiritualité et sa signification culturelle. Je viens d’une famille chrétienne et, dans mon environnement d’origine, j’ai grandi avec certaines représentations négatives du Vodun. C’est au Bénin que j’ai découvert une autre réalité : celle d’un patrimoine, d’une tradition spirituelle et d’une culture qui permettent à de nombreuses personnes de comprendre leurs origines et leur identité.
J’ai eu la chance de travailler avec des artistes initiés et de découvrir des univers culturels qui m’étaient auparavant moins familiers. J’ai également été accueilli dans des familles et des lieux de pratique spirituelle, dans un esprit de confiance et de fraternité.
C’est de cette expérience qu’est née l’idée de « Positif Vodun ». Je veux montrer que le Vodun ne doit pas être réduit aux clichés et aux représentations négatives. Il fait partie de l’histoire et de l’identité de nombreux peuples africains. Il mérite d’être connu, étudié et compris dans toute sa profondeur.
CMM : Le Vodun reste parfois associé, en Europe, à des représentations très éloignées de sa réalité historique et culturelle. Quel message souhaitez-vous transmettre au public français et européen à travers « Positif Vodun » ?
Segun A. Olabisi : Mon premier message est simple : il faut dépasser les préjugés et prendre le temps de découvrir ce que le Vodun représente réellement pour les peuples qui le pratiquent.
Le Bénin occupe une place particulière dans cette démarche, parce que le pays reconnaît publiquement l’importance de ce patrimoine. La célébration de la fête du Vodun et la reconnaissance institutionnelle de cette tradition constituent, à mes yeux, des signes importants de valorisation culturelle.
Le Vodun est à la fois une spiritualité, une tradition et un héritage transmis de génération en génération. Il participe à la compréhension de nos origines, de notre rapport aux ancêtres, à la nature et au monde qui nous entoure. Il ne faut donc pas le présenter systématiquement comme une pratique négative ou maléfique.
Bien entendu, comme dans d’autres domaines de la vie humaine, des personnes peuvent détourner certaines pratiques à des fins discutables. Mais on ne peut pas juger toute une culture à partir des comportements de quelques individus.
Je pense également qu’il existe parfois une forme de contradiction dans le regard porté sur le Vodun. Certaines personnes le condamnent publiquement sans chercher à comprendre son histoire ou ses principes, alors même que les questions spirituelles occupent une place importante dans de nombreuses sociétés.
Avec « Positif Vodun », nous voulons inviter le public à regarder cette culture autrement. Le mot « positif » traduit notre volonté de mettre en avant ce qui rassemble, ce qui élève et ce qui permet de mieux comprendre les autres.
Pour moi, la positivité est aussi une philosophie de vie. Même face aux difficultés, nous devons apprendre à rechercher ce qui peut nous aider à avancer. C’est cet état d’esprit que nous souhaitons partager à travers le festival.
CMM : Cette édition réunit des artistes comme Gangbé Brass Band, Patrick Ruffino, Fafa Ruffino, Sergent Markus, mais aussi des acteurs du cinéma, du théâtre, de la danse et des arts visuels. Quelle philosophie a guidé la construction de cette programmation ?
Segun A. Olabisi : Nous voulons montrer une Afrique qui ne se résume pas aux images de pauvreté, de conflits et de difficultés que l’on voit trop souvent dans certains médias. L’Afrique connaît des problèmes, comme toutes les régions du monde, mais elle possède aussi des talents, des savoirs, une créativité et des richesses humaines considérables.
Notre programmation vise précisément à mettre cette richesse en évidence. Nous voulons donner à voir une Afrique de créateurs, d’intellectuels, d’artistes, de penseurs et de professionnels qui travaillent, innovent et contribuent au développement de leurs sociétés.
La musique, le théâtre, le cinéma, la danse, les arts visuels, les conférences et les ateliers sont autant de moyens de raconter cette Afrique plurielle. Chaque discipline apporte un regard particulier et permet au public de découvrir une autre facette du continent.
La présence de formations et d’artistes comme Gangbé Brass Band, Patrick Ruffino, Fafa Ruffino et Sergent Markus illustre cette diversité. Ils représentent des parcours, des sensibilités et des expressions artistiques différentes, mais ils ont en commun leur capacité à faire vivre la création africaine.
Nous voulons aussi montrer que les richesses d’un continent ne se limitent pas à ses ressources naturelles. Il y a les langues, les traditions orales, les proverbes, les chants, les berceuses, les connaissances transmises par les anciens et les créations contemporaines. Ce sont des richesses que l’on ne peut pas mesurer uniquement en termes financiers.
À travers cette programmation, nous souhaitons permettre au public de voyager, de rencontrer des artistes et de découvrir une Afrique vivante, créative et tournée vers l’avenir.
CMM : Le festival ne se limite pas aux spectacles. Vous proposez des conférences, des ateliers, des projections, des expositions et des rencontres. Pourquoi était-il important pour vous de privilégier cette approche pluridisciplinaire ?
Segun A. Olabisi : Parce que la culture ne doit pas seulement être regardée ou applaudie. Elle doit aussi être vécue, comprise et partagée.
Nous évoluons dans un monde où les sociétés changent rapidement, où les réalités économiques deviennent parfois plus difficiles et où les incompréhensions entre les peuples peuvent persister. Dans ce contexte, l’éducation et la connaissance sont essentielles.
Les artistes ont un rôle à jouer dans cette transmission. À travers une pièce de théâtre, un film, une chanson, une danse ou une exposition, ils peuvent amener les gens à réfléchir, à remettre en question certaines idées reçues et à envisager autrement leur rapport aux autres.
C’est pour cette raison que nous avons choisi une programmation pluridisciplinaire. Nous voulons toucher différents publics et permettre à chacun de trouver une porte d’entrée dans la découverte des cultures africaines.
Une conférence peut apporter des connaissances historiques. Un film peut faire découvrir une réalité humaine. Un atelier peut permettre de comprendre un rythme, un geste ou une technique. Un spectacle peut susciter une émotion qui restera longtemps dans la mémoire.
Tout cela participe à une forme d’éducation culturelle. Il ne s’agit pas de donner des leçons au public, mais de lui offrir des expériences susceptibles de nourrir sa réflexion.
Nous espérons ainsi contribuer, à notre échelle, à une meilleure compréhension de l’Afrique et à une participation plus consciente de chacun au développement de nos sociétés.
CMM : Une conférence portera notamment sur les regards croisés autour de la création contemporaine et du patrimoine immatériel du Bénin. Selon vous, comment peut-on concilier préservation du patrimoine et modernité ?
Segun A. Olabisi : Pour moi, le patrimoine et la modernité ne sont pas opposés. Au contraire, la modernité se construit aussi à partir de ce que les générations précédentes nous ont transmis.
Lorsque nous parlons de création contemporaine, nous devons nous souvenir que les artistes ne partent jamais de rien. Ils puisent dans leur histoire, leur environnement, leurs traditions, leurs expériences et les connaissances héritées de leurs parents et de leurs communautés.
Le patrimoine représente une mémoire collective. Il comprend les pratiques, les savoir-faire, les langues, les récits, les musiques, les danses, les spiritualités et les valeurs qui contribuent à l’identité d’un peuple.
Si nous laissons disparaître ces éléments au nom de la modernisation, nous risquons de perdre une partie importante de ce qui nous définit. Un peuple qui oublie son histoire peut rencontrer des difficultés à comprendre son présent et à construire son avenir.
Cela ne signifie pas qu’il faut refuser les changements ou empêcher les nouvelles générations de créer. Au contraire, nous devons encourager les artistes à renouveler les formes d’expression, à expérimenter et à dialoguer avec les autres cultures, tout en restant conscients de leurs racines.
Le plus important est de faire en sorte que la modernité ne détruise pas le patrimoine, mais lui permette de continuer à vivre.
Nous devons notamment sensibiliser les enfants et les jeunes à la valeur de cet héritage. Ils doivent comprendre que la culture africaine n’appartient pas seulement au passé : elle peut inspirer la musique actuelle, le cinéma, la danse, les arts visuels et de nombreuses autres formes de création. Préserver le patrimoine, c’est donc préparer l’avenir.
CMM : Le programme donne une place importante à la spiritualité et à l’histoire du Vodun béninois. Quel rôle les chefs spirituels, les artistes, les chercheurs et les intellectuels doivent-ils jouer dans la transmission de ce patrimoine ?
Segun A. Olabisi : Chacun a un rôle important à jouer, mais il faut que les responsabilités soient bien comprises et exercées dans le respect des connaissances et des traditions.
Les chefs spirituels détiennent des savoirs et des expériences qui se transmettent parfois au sein des familles ou des communautés initiatiques. Ils peuvent expliquer certaines pratiques, leur signification, leur histoire et les règles qui les encadrent. Leur parole est essentielle pour éviter les interprétations approximatives.
Les artistes, de leur côté, disposent d’un formidable moyen de toucher le public. Grâce à la musique, à la danse, au théâtre et aux arts visuels, ils peuvent rendre certaines dimensions de ce patrimoine accessibles à des personnes qui ne les connaissent pas.
Mais il faut également faire preuve de respect. Le Vodun ne doit pas être traité comme un simple spectacle ou un jeu. Certaines pratiques obéissent à des règles précises et nécessitent des connaissances particulières. Un artiste ne peut pas prétendre tout connaître ni se substituer aux personnes qui ont reçu une formation ou une transmission spécifique.
Les chercheurs et les intellectuels ont aussi une mission importante. Ils peuvent documenter les traditions, étudier leur évolution, recueillir les témoignages et contribuer à leur transmission auprès des nouvelles générations. Leur travail permet de mieux comprendre le patrimoine et de lutter contre les idées fausses.
Je pense également que les responsables publics et les décideurs doivent reconnaître la valeur de cet héritage. Il faut pouvoir en parler ouvertement, sans hypocrisie ni stigmatisation, tout en respectant les convictions de chacun.
Le Bénin a fait des efforts importants pour donner une visibilité au Vodun et à son patrimoine culturel. C’est une démarche qui mérite d’être poursuivie, notamment à travers l’éducation, la recherche et les échanges internationaux.
La transmission doit donc se faire dans un esprit de responsabilité, de respect et d’ouverture.
CMM : Vous accueillez également une importante exposition consacrée à 19 artistes contemporains du Bénin. Que souhaitez-vous que le public français découvre ou comprenne à travers cette exposition ?
Segun A. Olabisi : Cette exposition a une signification particulière pour moi, parce qu’elle est aussi le fruit de relations humaines et artistiques qui se sont construites au fil des années.
J’ai connu des périodes difficiles au Bénin, et des artistes plasticiens m’ont apporté un soutien précieux. Je pense notamment à Edwige, Akplogan qui m’a accueilli pendant plusieurs mois, ainsi qu’à Dominique Zinkpé, qui m’a également hébergé et aidé à certains moments de mon parcours.
Je n’oublie pas ces gestes. Ils m’ont montré que le monde artistique béninois est aussi une famille, avec des liens de solidarité qui dépassent les disciplines et les frontières.
Au fil des années, j’ai travaillé avec des musiciens, des comédiens, des écrivains et des artistes plasticiens. Ces rencontres m’ont permis de découvrir de nombreux univers et de construire des relations durables. C’est cette histoire humaine qui rend possible aujourd’hui la présentation d’une exposition consacrée à 19 artistes contemporains du Bénin.
Nous voulons montrer au public français que le Bénin possède une scène artistique riche, diverse et reconnue. Les artistes béninois ne sont pas de simples représentants d’une culture traditionnelle. Ce sont des créateurs qui interrogent le monde, expérimentent de nouvelles formes et développent des démarches artistiques originales.
L’exposition permet de découvrir différents univers, des sensibilités et des expressions qui témoignent de la vitalité de la création béninoise.
Je tiens également à souligner le rôle d’André Jolly, qui a contribué à cette initiative et entretient depuis longtemps des relations avec les artistes béninois. Son travail et son engagement participent à la mise en valeur de cette création.
Nous n’avons malheureusement pas pu faire venir tous les artistes eux-mêmes, mais leurs œuvres sont présentes et permettent au public de découvrir leur travail.
À travers cette exposition, nous voulons également montrer que les artistes savent travailler ensemble, s’entraider et construire des projets au-delà des frontières. La solidarité et la fidélité aux relations humaines sont des valeurs essentielles.
J’aimerais que les visiteurs repartent avec la conviction que le Bénin est une terre de création, de talent et d’inspiration, et que son patrimoine artistique mérite une place importante dans les échanges culturels internationaux.
CMM : À travers les ateliers de danse, de rythmes traditionnels et de slam, vous permettez au public de participer directement. Est-ce, selon vous, une meilleure manière de faire connaître une culture que de simplement la présenter sur scène ?
Segun A. Olabisi : Je pense que les deux approches sont complémentaires. Les spectacles permettent de découvrir le travail des artistes, tandis que les ateliers donnent au public la possibilité d’expérimenter directement certaines expressions culturelles.

Lorsqu’une personne apprend quelques pas de danse, découvre un instrument traditionnel ou participe à un atelier de slam, elle ne reste plus simplement spectatrice. Elle devient actrice de sa propre découverte.
Cette participation favorise les échanges, le partage et les rencontres. Les artistes transmettent une partie de leurs connaissances, le public pose des questions, essaie, apprend et découvre de nouvelles sensations.
La culture passe par les images, les sons, les mouvements, les mots, mais aussi par les émotions et les relations humaines. Il est donc intéressant de mobiliser plusieurs dimensions à la fois.
Ces ateliers peuvent également créer des liens durables entre les personnes. Au cours des précédentes éditions, nous avons vu naître de belles amitiés et des relations entre des participants qui ne se connaissaient pas auparavant. C’est aussi cela, la richesse d’un festival.
Nous voulons que les gens repartent avec des souvenirs concrets, des connaissances nouvelles et l’envie de continuer à découvrir les cultures africaines.
CMM : Quelle place accordez-vous à la jeune génération dans la construction de l’avenir du Festival Oley’Africa et, plus largement, dans la transmission des cultures africaines ?
Segun A. Olabisi : La jeunesse occupe une place centrale dans tout ce que nous faisons. Lorsque nous organisons des activités culturelles, nous devons penser à ceux qui construiront la société de demain.
C’est pourquoi notre programmation accorde une place importante aux jeunes artistes et aux propositions qui peuvent les intéresser. Nous proposons notamment des spectacles, du cirque, du théâtre, des ateliers de slam et des films d’animation qui permettent aux enfants et aux adolescents de découvrir différentes formes d’expression.
Les adultes peuvent également y trouver leur compte, car nous avons tous conservé une part d’enfance en nous. La culture est justement un moyen de faire dialoguer les générations.
Pour ma part, j’ai toujours travaillé avec les enfants et les jeunes. Je suis comédien, animateur et artiste, et ces activités m’ont permis de comprendre combien il est important de donner aux nouvelles générations les moyens de s’exprimer, d’apprendre et de développer leur créativité.
Nous devons préparer les enfants à devenir des adultes responsables, ouverts sur le monde et conscients de leur identité. Cela passe par l’éducation, la culture, la connaissance de l’histoire et la transmission des valeurs positives.
Nous vivons dans un monde marqué par les conflits, les tensions et de nombreuses difficultés. Nous devons donc nous demander quel monde nous voulons laisser à nos enfants. Nous ne pouvons pas penser uniquement à notre génération et à nos intérêts immédiats.
La transmission des cultures africaines est essentielle, mais elle doit se faire dans un esprit d’ouverture. Oley’Africa se déroule en Europe et s’adresse à tous les publics. Nous voulons permettre aux jeunes d’Afrique, d’Europe et d’ailleurs de découvrir les cultures africaines, de mieux les comprendre et de développer leur éveil artistique et culturel.
La jeunesse n’est pas seulement le public de demain : elle est aussi une force de création aujourd’hui.
CMM : Le festival se déroule en France, mais il met fortement en avant des artistes et créateurs africains. Quel rôle la diaspora africaine peut-elle jouer dans le rayonnement culturel du continent ?
Segun A. Olabisi : La diaspora africaine a un rôle fondamental à jouer dans la promotion de notre continent. Elle constitue un pont entre les sociétés africaines et les pays dans lesquels vivent les communautés africaines.
À travers Oley’Africa, nous voulons faire voyager les publics français et européens vers l’Afrique, sans qu’ils aient nécessairement besoin de prendre un avion. Les artistes, les œuvres, les musiques, les films et les rencontres leur permettent de découvrir les réalités du continent.
Chaque année, nous souhaitons mettre un pays africain à l’honneur. Cette année, c’est le Bénin. Notre ambition est de donner la parole aux artistes et aux acteurs culturels, de présenter leurs créations et de montrer la diversité des sociétés africaines.
Nous devons cesser de laisser les autres raconter seuls notre histoire. Si nous ne parlons pas de nos talents, de nos réussites et de nos richesses, nous laissons la place aux représentations réductrices.
L’Afrique est riche de ses ressources, mais aussi de ses intelligences, de ses artistes, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses créateurs. Il faut montrer cette réalité au monde.
La diaspora doit donc continuer à organiser des événements, à créer des partenariats, à accompagner les artistes et à ouvrir des espaces de rencontre. Elle doit contribuer à faire connaître les cultures africaines en Europe, en Amérique et partout ailleurs.
Nous devons également transmettre cette confiance aux enfants. Ils doivent grandir en sachant qu’ils sont capables de réussir, de créer et de contribuer au monde, quelle que soit leur origine.
Oley’Africa veut participer à cette dynamique en montrant une Afrique plurielle, inventive, généreuse et porteuse d’espoir.
CMM : Au-delà de la dimension culturelle, peut-on considérer Oley’Africa comme un outil de diplomatie culturelle entre l’Afrique et l’Europe ?
Segun A. Olabisi : Oui, dans la mesure où le festival crée des espaces de dialogue et de rencontre entre les artistes africains, français, européens et internationaux.
Notre mission est de favoriser le partage des cultures et de permettre aux artistes de différents horizons de se rencontrer, de présenter leurs créations et de découvrir d’autres pratiques artistiques.
La diplomatie culturelle ne se limite pas aux échanges officiels entre les gouvernements. Elle se construit aussi à travers les artistes, les associations, les festivals, les institutions culturelles et les rencontres entre les citoyens.
Lorsqu’un artiste africain vient présenter son travail en France, il ne transmet pas seulement une œuvre. Il partage aussi une histoire, une sensibilité, une langue, une expérience et une vision du monde.
De la même manière, les publics français et européens peuvent découvrir des réalités qu’ils connaissent peu et développer un regard plus nuancé sur les sociétés africaines.
C’est cette circulation des œuvres et des idées que nous voulons encourager. Oley’Africa est une plateforme de dialogue interculturel, ouverte à l’Afrique et au reste du monde.
CMM : Le Bénin mène depuis plusieurs années une politique de valorisation de son patrimoine culturel et notamment du Vodun. Comment appréciez-vous les efforts accomplis par le Bénin dans ce domaine ?
Segun A. Olabisi : Je suis heureux de constater les efforts accomplis par le Bénin pour valoriser son patrimoine culturel, notamment le Vodun.
La visibilité accordée à cette tradition, les manifestations qui lui sont consacrées et la participation des populations contribuent à mieux faire connaître cet héritage, au Bénin comme à l’étranger.
Je pense notamment aux célébrations dédiées au Vodun, qui attirent des personnes venues de différents pays et permettent de mettre en lumière les traditions, les pratiques spirituelles, les musiques et les expressions culturelles qui y sont associées.
Cette reconnaissance est importante parce qu’elle permet aux Béninois de valoriser leur patrimoine et de le présenter au monde avec davantage de confiance.
Je me souviens de l’époque où, lors de mes séjours au Bénin, nous allions découvrir les objets d’art, les tableaux et les créations des artistes. Ces rencontres permettaient de raconter des histoires, d’échanger des idées et de mieux comprendre la diversité culturelle du pays.
Aujourd’hui, il est encourageant de voir que le patrimoine béninois bénéficie d’une visibilité accrue. Il faut poursuivre cet effort, renforcer les initiatives existantes et continuer à donner aux artistes les moyens de faire connaître leurs œuvres à l’international.
CMM : Pensez-vous qu’il existe encore des choses à améliorer dans la manière dont le Bénin accompagne ses artistes et ses acteurs culturels lorsqu’ils portent la culture nationale à l’étranger ?
Segun A. Olabisi : Bien sûr. Dans tous les domaines, il existe toujours des possibilités d’amélioration. Le soutien aux artistes et aux acteurs culturels qui représentent le Bénin à l’étranger mérite une attention constante.
Je pense qu’il faut notamment veiller à ce que l’accompagnement ne profite pas uniquement aux artistes déjà connus ou à ceux qui disposent de moyens financiers importants. Il existe de nombreux talents qui ont besoin d’un soutien pour se former, développer leurs projets et accéder à de nouveaux publics.

Il est important de permettre aux artistes de se professionnaliser, de mieux comprendre les opportunités qui existent et de bénéficier d’un accompagnement adapté à leurs besoins.
Il faut également faciliter leur mobilité internationale. Participer à un festival, présenter une exposition ou collaborer avec des artistes étrangers peut représenter une véritable opportunité de progression. Mais ces déplacements ont un coût et nécessitent parfois un appui financier, logistique ou institutionnel.
Je crois qu’il faut soutenir les talents, encourager ceux qui ont encore besoin de formation et offrir à chacun la possibilité de progresser. L’objectif doit être de faire émerger une scène artistique forte, capable de représenter le Bénin dans toute sa diversité.
Je sais que les autorités ont de nombreuses responsabilités et que les moyens ne sont pas illimités. Mon propos n’est donc pas de nier les efforts qui sont accomplis, mais d’encourager une réflexion permanente sur la manière de rendre l’accompagnement culturel plus accessible et plus efficace.
CMM : Quel regard portez-vous sur la coopération culturelle entre le Bénin et la France ? Quels sont, selon vous, les domaines qui mériteraient d’être davantage développés ?
Segun A. Olabisi : La coopération culturelle entre le Bénin et la France est importante, notamment en raison de leurs liens historiques et de l’usage de la langue française. Mais elle ne doit pas se limiter à ce qui existe déjà. Elle doit continuer à évoluer et à s’ouvrir à de nouvelles formes de collaboration.
Tous les domaines artistiques méritent d’être développés : la musique, la danse, le cirque, le théâtre, les arts plastiques, le cinéma, l’animation et les autres formes de création contemporaine.
Il faut aussi favoriser les échanges entre les jeunes artistes, les structures culturelles, les écoles, les associations et les professionnels des deux pays. Ces collaborations permettent aux artistes d’apprendre les uns des autres, de partager leurs expériences et de développer de nouveaux projets.
Le cinéma d’animation, par exemple, offre des possibilités intéressantes de coopération entre les créateurs béninois et les entreprises françaises. Il en va de même pour les arts de la scène et les arts visuels.
La coopération doit permettre aux artistes de circuler, de se former, de présenter leurs œuvres et de construire des partenariats durables.
Elle peut également contribuer à la création de nouvelles activités économiques autour de la culture. Les industries culturelles et créatives ont un potentiel important pour l’emploi, l’innovation et le développement des territoires.
Il faut donc continuer à renforcer ces échanges, dans un esprit de réciprocité, de respect et de valorisation des compétences de chacun.
CMM : Pour terminer, vous qui êtes au cœur de cette initiative qui offre au Bénin une importante vitrine culturelle en France, quelles sont concrètement vos attentes à l’endroit du gouvernement béninois ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics en matière d’accompagnement des festivals, de soutien aux artistes, de promotion du patrimoine, de diplomatie culturelle et de rayonnement international du Bénin ?
Segun A. Olabisi : Je vais commencer par une précision : nous avons choisi de mettre le Bénin à l’honneur parce que nous croyons en sa richesse culturelle et parce que nous voulons contribuer à son rayonnement international. Nous ne le faisons pas uniquement pour faire plaisir aux Béninois. C’est un engagement que nous avons pris en tant qu’association tournée vers les cultures africaines.
Cependant, je dois reconnaître que j’ai été déçu par certaines démarches que nous avons entreprises pour cette édition.
Nous avons adressé notre dossier à l’ambassade du Bénin à Paris, mais nous n’avons pas reçu de réponse. Nous avons également sollicité des interlocuteurs au niveau du ministère de la Culture et d’autres structures susceptibles de nous accompagner. Malgré nos démarches, nous n’avons pas obtenu les retours que nous espérions.
Nous avons aussi contacté plusieurs organismes et partenaires internationaux présents au Bénin. Certaines structures n’ont pas répondu, tandis que d’autres nous ont expliqué qu’elles ne disposaient pas des moyens nécessaires pour accompagner notre projet, notamment en matière de mobilité artistique.
Je ne veux pas donner à cette situation une dimension conflictuelle. Je souhaite simplement faire comprendre que, derrière un festival, il y a des personnes qui travaillent, qui prennent des risques, qui mobilisent leurs propres ressources et qui essaient de donner de la visibilité à un pays.
Nous aurions apprécié, au minimum, une réponse à nos sollicitations et une reconnaissance du travail accompli. Lorsqu’un événement met un pays à l’honneur à l’étranger, il est important que les institutions concernées en soient informées et puissent, dans la mesure de leurs possibilités, s’intéresser à cette initiative.
Nous n’attendons pas nécessairement que le gouvernement finance toutes nos activités. Nous savons que les pouvoirs publics ont de nombreuses priorités et que les moyens doivent être répartis entre plusieurs secteurs.
Mais un accompagnement peut prendre différentes formes : une mise en relation avec des partenaires, une aide à la mobilité des artistes, un appui institutionnel, une visibilité sur les canaux officiels ou encore une présence symbolique lors des manifestations.
Ce sont parfois de petits gestes qui peuvent faire une grande différence pour une association indépendante.
Notre objectif est de poursuivre le travail, de faire découvrir les artistes béninois et de montrer que le Bénin possède un patrimoine et une création contemporaine qui méritent d’être connus au-delà de ses frontières.
Nous espérons que cette troisième édition permettra de mieux faire comprendre notre démarche et d’ouvrir la voie à de nouvelles collaborations.
CMM : Si vous aviez un message direct à adresser au président de la République, au ministère de la Culture et à l’ensemble des décideurs béninois à l’occasion de cette édition d’Oley’Africa, quel serait-il ?
Segun A. Olabisi : Je voudrais d’abord remercier le peuple béninois, cette terre qui m’a accueilli et qui m’a tant apporté. Le Bénin fait partie de mon histoire personnelle et artistique. C’est aussi pour cette raison que je tiens à le mettre à l’honneur à travers Oley’Africa.
Mon message au président de la République, au ministère de la Culture, au ministère des Affaires étrangères, au ministère du Tourisme et à l’ensemble des décideurs béninois est simple : nous sommes là, nous travaillons et nous souhaitons contribuer au rayonnement culturel du pays.
Si les autorités souhaitent nous accompagner, nos portes sont ouvertes. Avec leur soutien, nous pourrons certainement aller plus loin, développer de nouveaux projets et offrir davantage de possibilités aux artistes béninois.
Je tiens cependant à préciser que nous continuerons notre travail, avec ou sans soutien institutionnel. De nombreux artistes béninois nous accompagnent déjà. Certains acceptent de participer dans des conditions particulièrement favorables parce qu’ils comprennent le sens de notre démarche et qu’ils considèrent cette initiative comme un projet collectif.
Je remercie tous ces artistes et partenaires qui nous soutiennent. Leur engagement nous permet de poursuivre l’aventure.
Mais je suis convaincu qu’une collaboration plus étroite avec les autorités béninoises nous donnerait davantage de moyens pour atteindre nos objectifs. Elle permettrait aussi de renforcer les liens entre les artistes, les institutions et les acteurs culturels établis à l’étranger.
Je comprends que les autorités ont de nombreuses responsabilités et que la conduite des affaires publiques exige beaucoup d’énergie. Mon intention n’est pas de leur faire un procès, mais de leur signaler l’existence d’une initiative qui peut contribuer à la visibilité du Bénin.
Nous devons apprendre à mieux communiquer entre nous, à nous écouter et à saisir les occasions qui se présentent. Lorsque des associations et des artistes travaillent à l’étranger pour valoriser un pays, il est important de créer des passerelles avec les institutions concernées.
Je voudrais donc lancer un appel à la collaboration. Nous sommes prêts à travailler avec les autorités béninoises pour faire connaître davantage le pays, ses artistes, ses traditions et ses créations contemporaines.
L’Afrique possède d’immenses richesses. Encore faut-il que nous les valorisions nous-mêmes et que nous nous donnions les moyens de les faire découvrir au reste du monde.
CMM : Après ces trois jours consacrés au Bénin à Crest, quel souvenir aimeriez-vous que le public français garde de votre pays et de son patrimoine culturel ?
Segun A. Olabisi : J’aimerais que le public français reparte avec un souvenir magnifique du Bénin. Je veux que les gens puissent dire, après ces trois jours : « Quelle belle découverte ! Quelle richesse culturelle ! Quelle énergie ! »
Je souhaite qu’ils aient été touchés par la diversité de la programmation, la qualité des artistes, la beauté des œuvres, la profondeur des échanges et la chaleur des rencontres.
Mais je voudrais également que cette expérience dépasse le simple plaisir du spectacle. J’aimerais que les personnes qui participeront au festival repartent avec un regard nouveau sur le Bénin et sur le Vodun, avec moins de préjugés et davantage de curiosité.
Le mot « positif » est essentiel dans notre démarche. Nous souhaitons que les gens trouvent dans cette rencontre de la joie, de l’amour, de l’inspiration et l’envie de construire des relations humaines plus fortes.
J’aimerais que certains puissent se dire que leur participation au festival leur a permis de découvrir un artiste, de comprendre une culture, de faire une belle rencontre ou de changer leur manière de voir les choses.
Si, grâce à Oley’Africa, une personne découvre une passion nouvelle, noue une amitié, trouve une source d’inspiration ou décide d’en apprendre davantage sur le Bénin, alors nous aurons déjà accompli quelque chose d’important.
Je souhaite que cette édition laisse une trace durable dans les esprits. Que les visiteurs se souviennent du Bénin comme d’un pays de talents, de créativité, de spiritualité et de générosité.
Malgré les difficultés de la vie, nous devons continuer à promouvoir la paix, le respect et la solidarité. C’est ce message que je voudrais voir retenu à l’issue du festival : que la paix soit avec nous, ici comme là-bas, en Afrique comme ailleurs dans le monde.
Merci au peuple béninois, merci aux artistes et merci à toutes les personnes qui contribuent à faire vivre cette belle aventure culturelle.
La rédaction de Cloche Média Monde