À la croisée de l’art contemporain et des spiritualités ancestrales, Kossi Assou alias Pharaon ou Togbé Pharaon, incarne une figure singulière, presque rare dans le paysage culturel et artistique ouest-africain : celle d’un créateur dont les œuvres se construisent à l’intersection du visible et de l’invisible, du sensible et du sacré. À une époque où les pratiques artistiques tendent souvent vers l’expérimentation formelle ou la quête de singularité esthétique, lui inscrit sa création dans une profondeur symbolique qui dépasse la seule question de la forme pour interroger le sens, la mémoire et les forces invisibles qui structurent l’existence humaine.
Kossi Assou, prêtre de couvent ou Hounnon dans la tradition vodun, artiste plasticien, designer et essayiste, il porte une double identité qui, loin d’être contradictoire, constitue le cœur même de sa démarche créative. Chez lui, l’esthétique n’est jamais une finalité ; elle devient un espace de médiation, un lieu de passage entre le monde matériel et l’univers spirituel, entre la mémoire des ancêtres et les préoccupations contemporaines. Ses œuvres ne sont pas de simples objets de contemplation : elles sont des espaces de dialogue, des territoires symboliques où se rencontrent les récits du passé, les énergies du présent et les interrogations sur l’avenir.
Son parcours révèle une Afrique qui pense encore avec ses propres codes, qui puise dans ses héritages spirituels, cultuels et culturels les ressources nécessaires pour produire du sens et réinventer sa place dans le monde contemporain. À travers lui se dessine une autre modernité africaine : une modernité qui ne se construit pas dans la rupture avec les traditions, mais dans leur réinterprétation et leur actualisation.
Rencontrer Kossi Assou, c’est entrer dans un univers où l’art devient une langue du sacré, où la matière porte une mémoire et où la création elle-même apparaît comme une forme de prière, de transmission et de connaissance.
Aux frontières du visible et de l’invisible
À une époque où les repères symboliques semblent s’effriter sous l’effet conjugué de la mondialisation, de l’accélération numérique et de la standardisation culturelle, certaines trajectoires apparaissent comme des formes de résistance intellectuelle et spirituelle. Et la trajectoire de Kossi Assou s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Son parcours ne se contente pas de s’adapter au présent : il en propose une lecture alternative, plus dense, plus enracinée, presque à contre-courant des logiques dominantes de vitesse et d’immédiateté. Chez lui, le réel ne se réduit pas à ce qui est perceptible. Il est traversé par des forces, des signes, des correspondances invisibles qui structurent l’existence humaine. Cette vision du monde ne relève ni d’une posture théorique ni d’un discours construit a posteriori : elle prend racine dans une expérience vécue, intime et progressive. Elle constitue le socle même de son identité, à la fois artistique et spirituelle.
Être artiste et Hounnon ne représente donc pas une dualité à résoudre, mais une cohérence profonde.
Lorsque Kossi Assou évoque son parcours, il ne distingue jamais clairement un moment où l’art aurait précédé la spiritualité, ou inversement. Au contraire, il décrit une trajectoire traversée par des signes annonciateurs, perceptibles seulement avec le recul. «Lorsqu’on s’engage dans une voie, il existe toujours des signes précurseurs, même si l’on n’en prend pas immédiatement conscience», affirme-t-il.
Cette affirmation éclaire la logique interne de son itinéraire. Elle renvoie directement à une conception initiatique de l’existence. Pour Kossi Assou, la vie n’est pas une succession aléatoire d’événements, mais un processus structuré de dévoilement.
Son enfance, telle qu’il la raconte, illustre parfaitement cette dynamique. Exposé très tôt à deux univers spirituels distincts (l’un institutionnel, à travers l’école catholique, l’autre enraciné dans les pratiques traditionnelles africaines), il fait l’expérience d’un décalage intérieur. Là où l’un lui apparaît contraignant et distant, l’autre suscite une adhésion immédiate, presque instinctive. Il évoque notamment cette fascination pour les cérémonies traditionnelles, où «le temps semblait suspendu». Ce type d’expérience sensorielle et émotionnelle constitue, dans sa lecture rétrospective, un véritable signe d’appel.
Ces éléments, qui pourraient sembler anecdotiques dans une trajectoire classique, prennent ici une valeur fondatrice. Ils participent à une pédagogie du réel, où l’individu apprend progressivement à reconnaître ce qui le relie à sa véritable voie. Le parcours de Kossi Assou ne s’est donc pas construit selon une logique de planification ou de projection professionnelle. Il s’est élaboré dans la durée, au fil des expériences, des déplacements, du Burkina Faso au Togo, puis en Côte d’Ivoire et au cours des rencontres professionnelles.
L’initiation au Fâ constitue à cet égard un moment charnière, non pas comme une rupture, mais comme une révélation. Elle vient confirmer une orientation déjà inscrite dans son vécu. Elle donne un cadre, un langage et une responsabilité à ce qui relevait jusque-là de l’intuition.
Cette manière de concevoir l’existence comme un ensemble de signes à interpréter rejoint profondément la philosophie du Fâ lui-même. Lorsqu’il définit cette pratique comme «une matrice universelle, une interface entre le visible et l’invisible», Kossi Assou ne décrit pas seulement un système spirituel : il décrit aussi sa propre manière d’être au monde.
Dans cette perspective, vivre consiste à apprendre à lire. Lire les événements, les rencontres, les épreuves, les élans intérieurs. Lire ce qui, dans l’invisible, structure le visible. Cette posture confère au parcours de Kossi Assou une densité particulière. Elle explique également pourquoi son travail artistique ne peut être dissocié de sa fonction spirituelle, tous deux relevant d’une même démarche d’interprétation du réel.
Ainsi, loin d’être une trajectoire atypique au sens superficiel du terme, le parcours de Kossi Assou apparaît comme profondément cohérent. Il incarne une manière d’habiter le monde où la connaissance ne passe pas uniquement par l’analyse rationnelle, mais aussi par l’intuition, l’expérience et la capacité à reconnaître les signes.
Dans un contexte où les sociétés contemporaines tendent à privilégier la visibilité immédiate et la performance mesurable, une telle posture réintroduit une dimension essentielle : celle de la profondeur.
Une vocation spirituelle née du contraste
L’histoire spirituelle de Kossi Assou prend son origine dans une tension structurante entre deux univers religieux qui ont façonné son enfance : le christianisme et les spiritualités traditionnelles africaines. Cette dualité n’a pas produit chez lui une confusion, mais au contraire une forme de discernement précoce, presque intuitif, quant à la manière dont le sacré peut, ou non, faire sens dans une trajectoire individuelle.
Interrogé précisément sur son parcours personnel et spirituel, Kossi Assou revient sur cette période fondatrice en décrivant un environnement éducatif marqué par la norme catholique. Inscrit dans une école confessionnelle, il est soumis, comme beaucoup d’enfants de son époque, à une discipline religieuse structurée : participation obligatoire aux messes, confessions régulières, apprentissage des homélies. Pourtant, très tôt, une distance s’installe. Il ne parle pas d’un rejet frontal, mais d’un décalage intérieur. «Les célébrations me paraissaient longues et pesantes», précise-t-il.
Ce détail, en apparence anodin, est en réalité révélateur. Il traduit une absence d’adhésion sensible, une difficulté à entrer en résonance avec une forme de sacralité perçue comme extérieure, imposée, peu habitée. Le christianisme qu’il expérimente alors lui apparaît comme un cadre normatif, structuré certes, mais insuffisamment incarné dans son vécu.
En parallèle, un autre univers s’offre à lui, non pas dans les institutions, mais dans le tissu même de son environnement social. Au Burkina Faso, puis au Togo, il grandit au contact de sanctuaires traditionnels, de pratiques rituelles vivantes, de cérémonies où le sacré ne se donne pas à voir comme un dogme, mais comme une expérience. C’est là que s’opère un basculement décisif, non pas intellectuel, mais sensoriel et émotionnel. «Chaque fois que j’assistais à des cérémonies, je ressentais une profonde fascination; le temps semblait suspendu», témoigne-t-il.
Cette suspension du temps constitue un élément clé de son témoignage. Elle renvoie à une expérience du sacré radicalement différente de celle qu’il connaît dans le cadre catholique. Ici, le temps n’est plus linéaire ni contraint; il devient épaisseur, intensité, présence. Le rituel ouvre un espace autre, où les frontières entre visible et invisible s’estompent, où le corps, les sons, les gestes et les énergies participent d’une même dynamique.
Les chants, les rythmes, les danses, les invocations, les offrandes, (autant d’éléments qui composent une esthétique du sacré profondément incarnée), agissent sur lui comme des révélateurs. Il ne s’agit pas seulement d’observer, mais de ressentir. Le sacré devient expérience vécue, immersion, transformation.
Avec le recul, Kossi Assou interprète ces moments comme des signes. Non pas des événements isolés, mais des indices d’une orientation plus profonde, déjà inscrite en lui. Cette lecture rejoint directement sa conception initiatique de la vie, évoquée dans son entretien : une existence jalonnée de signes qu’il s’agit d’apprendre à reconnaître.
Ainsi, bien avant son initiation au Fâ, quelque chose en lui était déjà en accord avec cet univers. L’initiation ne vient donc pas rompre avec un passé, ni provoquer une conversion au sens classique du terme. Elle agit plutôt comme une révélation, une mise en cohérence. Elle confirme ce qui était latent, elle nomme ce qui était ressenti, elle structure ce qui était vécu de manière diffuse.
Son parcours montre ainsi que la vocation spirituelle ne naît pas toujours d’un choix rationnel ou d’une adhésion doctrinale. Elle peut émerger d’une expérience sensible du monde, d’une affinité profonde avec certaines formes de sacralité, d’un contraste vécu comme une évidence intérieure.
Dans le cas de Kossi Assou, ce contraste n’a pas été un obstacle, mais un catalyseur. Il lui a permis de distinguer, très tôt, ce qui relevait pour lui d’une vérité vécue, et ce qui demeurait extérieur à son être. C’est dans cet écart, dans cette tension féconde entre deux visions du sacré, que s’est construite progressivement sa vocation.
Une vocation qui, loin d’être imposée, s’est révélée.
Le Fâ, une matrice de connaissance
Pour beaucoup, le Fâ demeure enfermé dans une représentation simplifiée : celle d’un art divinatoire, réduit à la prédiction de l’avenir ou à la consultation ponctuelle en cas de difficulté. Cette perception, largement répandue, masque pourtant la profondeur du système. Questionné sur la définition du Fâ «sur le plan spirituel et culturel dans le contexte africain contemporain», Kossi Assou s’inscrit en faux contre cette lecture restrictive et propose une requalification radicale. «Le Fâ dépasse largement la simple fonction divinatoire», affirme-t-il. Dès cette affirmation, le cadre change. Il ne s’agit plus d’un outil, mais d’un système. Plus encore, d’une architecture du savoir. «Le Fâ est une matrice universelle, une interface entre le visible et l’invisible», précise-t-il.
Cette définition est centrale. Elle permet de comprendre que le Fâ n’est pas seulement tourné vers l’avenir, mais qu’il organise une lecture globale de l’existence. Il articule différentes dimensions du réel : le passé, le présent, les trajectoires individuelles, mais aussi les relations entre l’humain, la nature et les forces invisibles. Kossi Assou insiste sur cette dimension systémique. Le Fâ met l’être humain en relation avec les différents règnes (minéral, végétal, animal) et l’inscrit dans un réseau d’interdépendances. Il devient ainsi un outil de compréhension des déséquilibres, non seulement individuels, mais aussi collectifs.
Autrement dit, le Fâ ne se contente pas de dire ce qui va arriver. Il cherche à expliquer pourquoi certaines situations adviennent, quelles en sont les causes profondes et comment il est possible de rétablir une forme d’harmonie.
Cette approche repositionne profondément la fonction du prêtre du Fâ ou bokonon. Là encore, Kossi Assou propose une analogie particulièrement éclairante : « Je le (bokonon) compare souvent à un laborantin dans le domaine médical », dit-il. La comparaison mérite d’être développée. De la même manière que le médecin ne peut établir un diagnostic précis sans analyses, le Bokonon ne se contente pas d’une observation superficielle. Il procède à une lecture approfondie des situations, en mobilisant les outils symboliques du Fâ. Le prêtre devient ainsi un analyste du réel. Il identifie les déséquilibres invisibles : conflits, ruptures, blocages et en propose une interprétation structurée. Mais surtout, il ne se substitue pas à la décision individuelle. Il éclaire, il oriente, il accompagne. Cette posture est fondamentale. Elle distingue le Fâ d’une logique de dépendance ou de fatalisme. Au contraire, il s’inscrit dans une dynamique de responsabilisation : comprendre pour mieux agir.
Dans le contexte africain contemporain, cette fonction prend une résonance particulière. Kossi Assou souligne d’ailleurs que, malgré les influences modernes et les transformations sociales, le Fâ continue de jouer un rôle central dans les sociétés du Bénin et du Togo et dans les pays du golfe de guinée.
Mieux encore, il observe un regain d’intérêt, notamment chez les jeunes générations. Ce phénomène peut être interprété comme une réponse à plusieurs crises contemporaines : perte de repères, fragmentation identitaire, incertitude face à l’avenir. Dans ce contexte, le Fâ apparaît comme un système capable de redonner du sens. Il offre une grille de lecture du monde, une manière d’articuler l’individuel et le collectif, le visible et l’invisible, le présent et l’héritage.
Ainsi, loin d’être un vestige du passé, le Fâ se révèle comme un dispositif de pensée profondément actuel. À travers le regard de Kossi Assou, il retrouve sa dimension première : celle d’un savoir vivant, capable d’accompagner les mutations du monde tout en maintenant un lien fort avec les fondements culturels et spirituels africains.
L’art comme prolongement du sacré
Si la spiritualité constitue la racine profonde de l’être de Kossi Assou, l’art en est indissociablement l’expression visible. Cette articulation n’est ni conceptuelle ni construite a posteriori : elle s’enracine dans une trajectoire où sensibilité esthétique et disposition spirituelle se sont développées simultanément. Pour ce qui l’a conduit vers une carrière d’artiste plasticien, Kossi Assou insiste d’ailleurs sur le caractère progressif, presque organique de cette vocation. «Je dirais que cette vocation s’est construite progressivement… même si elle était présente depuis l’enfance», confirme-t-il.
Dès ses premières années, son regard se forme au contact d’un environnement riche en signes visuels. Il évoque sa fascination pour les dessins, les écritures soignées, les images dans les livres, mais aussi pour des formes d’expression plus ancrées dans le quotidien africain : les scarifications corporelles, les objets fabriqués à partir de matériaux simples, les gestes techniques des artisans. Autant d’éléments qui participent à une véritable éducation du regard.
Ce qu’il perçoit très tôt, sans forcément pouvoir le formuler, c’est que la forme n’est jamais neutre. Elle est porteuse de sens, d’énergie, de mémoire. Les scarifications, par exemple, ne sont pas de simples ornements. Elles constituent un langage inscrit dans le corps. De la même manière, un objet façonné à partir de matériaux rudimentaires devient une manifestation de créativité, mais aussi de transformation; une manière de donner forme à l’invisible.
Son témoignage sur ses expériences d’enfance est particulièrement révélateur. Il se souvient de gestes simples : un dessin à la craie réalisé par un visiteur, une chaise esquissée en perspective, qui ont agi comme des révélations. Ces moments, en apparence anodins, participent en réalité à la construction d’une conscience esthétique : celle qui perçoit dans le trait, la ligne ou la composition une capacité à faire exister le monde autrement.
Cette sensibilité se structure progressivement. L’entrée aux Beaux-Arts d’Abidjan marque une étape décisive parce qu’elle lui permet de donner une assise technique et conceptuelle à ce qui relevait jusque-là de l’intuition. Mais, contrairement à d’autres trajectoires artistiques, cette formation ne vient pas substituer une logique académique à une sensibilité initiale. Elle vient plutôt l’approfondir, l’organiser, la rendre plus consciente.
Cependant sa pratique spirituelle confère à ses œuvres leur véritable singularité. «Mon art est intimement lié à ma spiritualité», reconnaît-il avant de préciser que «Mon art est une manière de rendre hommage à cette spiritualité qui structure ma vision du monde».
Cette déclaration indique que l’art, chez lui, n’est pas une activité autonome, mais une extension du sacré dans le champ du visible. Il ne s’agit pas simplement de représenter des motifs inspirés du Vodun, mais d’activer, à travers la création, des dimensions symboliques et énergétiques.
Ses œuvres fonctionnent ainsi comme des espaces de médiation. Elles convoquent des éléments issus de la cosmologie vodun, les forces, les éléments, les structures symboliques et les rendent perceptibles dans la matière. L’exposition qu’il évoque, centrée notamment sur les quatre éléments, illustre cette volonté de traduire plastiquement des concepts spirituels.
Dans cette perspective, la matière elle-même devient signifiante. Le choix de matériaux tels que le bois, le sac de jute ou le métal ne relève pas uniquement d’une décision esthétique. Ces matières sont chargées d’histoire, de symbolique, de relations avec les éléments naturels. Elles participent d’un langage. Elles permettent de faire le lien entre le monde tangible et les dimensions invisibles auxquelles il est relié.
Ainsi, créer, pour Kossi Assou, ne consiste pas à produire une œuvre au sens classique, mais à instaurer un espace de dialogue : dialogue entre l’artiste et les forces qui le traversent, entre l’œuvre et le spectateur, entre le visible et l’invisible.
Cette conception rejoint une idée qu’il formule clairement : «L’art nourrit la spiritualité, et la spiritualité donne du sens à l’art». Loin d’être dissociées, ces deux dimensions s’alimentent mutuellement dans un mouvement continu. L’art devient alors un lieu d’incarnation du sacré, tandis que la spiritualité trouve dans la création un moyen d’expression sensible.
Dans un monde où l’art contemporain est souvent marqué par la conceptualisation ou la distanciation, la démarche de Kossi Assou réintroduit une dimension essentielle : celle de la présence. Une présence habitée, où l’œuvre ne se contente pas d’être vue, mais se vit, se ressent et, parfois, se traverse.
Créer sans rompre l’équilibre
Dans un environnement contemporain qui valorise la spécialisation, la segmentation des rôles et la séparation des sphères d’activité, la trajectoire de Kossi Assou pourrait, à première vue, apparaître comme paradoxale. Être à la fois Hounnon engagé dans une fonction spirituelle exigeante et artiste plasticien inscrit dans une dynamique de création contemporaine, semble relever de deux univers difficilement conciliables. Pourtant, lorsqu’il est interrogé explicitement sur cette articulation, il déconstruit immédiatement cette idée de tension. «Pour moi, il n’y a pas de contradiction entre les deux», affirme-t-il. Cette réponse, directe et sans ambiguïté, révèle une posture profondément intégrée. Là où d’autres pourraient percevoir une dualité, lui voit une continuité. Loin d’être deux domaines distincts, l’art et la spiritualité relèvent, dans son expérience, d’une même logique d’engagement, d’une même manière d’habiter le monde. Il précise d’ailleurs que «L’art est une forme de pratique spirituelle». Cette affirmation constitue un véritable principe structurant de sa démarche. Elle redéfinit l’acte de création en le sortant du seul champ esthétique pour le replacer dans une dynamique plus large, presque rituelle. L’atelier n’est pas seulement un lieu de production : il devient un espace de concentration, d’écoute, de transformation intérieure. Créer, dans cette perspective, revient à entrer en relation avec la matière, avec les symboles, mais aussi avec les forces invisibles qui traversent l’existence.
Cette conception trouve un écho direct dans une autre partie où il évoque son rôle sacerdotal en parlant d’«alliance» avec les énergies spirituelles avec lesquelles il travaille. Cette idée d’alliance est essentielle : elle suggère que l’engagement spirituel ne se limite pas à des pratiques ponctuelles, mais qu’il implique une relation continue, une présence constante.
Or, cette présence se prolonge dans la création artistique. L’acte de créer devient ainsi une forme de dialogue, non pas seulement avec soi-même ou avec un public, mais avec un ensemble de dimensions invisibles qui participent à l’élaboration de l’œuvre.
C’est précisément cette continuité qui lui permet d’éviter les conflits intérieurs. Il ne vit pas ses responsabilités comme des charges opposées qu’il faudrait arbitrer, mais comme des expressions complémentaires d’une même mission. L’art nourrit sa spiritualité en lui offrant un espace d’expression, tandis que la spiritualité donne à son art une profondeur, une orientation et une cohérence.
Cependant, cette harmonie ne signifie pas absence d’exigence. Au contraire, elle implique une responsabilité accrue. Kossi Assou ne parle pas de conflit identitaire, mais de positionnement intellectuel et éthique. Le véritable enjeu, pour lui, réside dans la manière dont son travail artistique peut s’inscrire dans le monde contemporain. Il formule lui-même cette problématique : «Comment aborder les questions contemporaines sans heurter inutilement, mais en suscitant la réflexion ? ». Cette question reste centrale. Elle déplace le débat du terrain de l’identité vers celui de la responsabilité. Créer, pour Kossi Assou, ne consiste pas à provoquer gratuitement ni à produire un discours spectaculaire. Il s’agit d’ouvrir des espaces de pensée, de questionner les évidences, d’inviter à une forme d’introspection.
Son art devient ainsi un outil de médiation entre les tensions du monde contemporain, crises sociales, violences, ruptures culturelles et une profondeur héritée des traditions spirituelles. Il ne cherche pas à imposer une vérité, mais à créer les conditions d’une réflexion.
Dans cette perspective, l’équilibre qu’il revendique n’est pas simplement personnel. Il a aussi une portée sociale. Il propose une manière de conjuguer engagement spirituel et expression artistique sans les opposer, en montrant qu’il est possible de produire du sens sans céder à la simplification ou à la provocation.
Ainsi, loin d’être une exception ou une singularité isolée, la vie de Kossi Assou ouvre une réflexion plus large sur les formes contemporaines de création. Elle interroge la possibilité d’un art habité, responsable, capable de dialoguer avec son époque tout en restant ancré dans des fondements plus anciens.
Créer, dans son cas, ne revient pas à rompre avec l’équilibre du monde, mais à participer à sa recomposition.
Une africanité assumée et réinventée
Les œuvres de Kossi Assou s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation des savoirs africains, mais elle s’en distingue par sa profondeur et sa posture critique. Il ne s’agit ni d’un retour nostalgique vers un passé idéalisé, ni d’une simple valorisation patrimoniale. Ce qu’il propose relève d’une dynamique active : repenser, réactiver et traduire les héritages africains dans un langage capable d’interroger le présent.
Quand on lui demande ce que sa double posture artistique et spirituelle lui apporte dans sa compréhension du monde et dans sa contribution à la société, Kossi Assou apporte un éclairage fondamental et net : «Cette articulation entre art et spiritualité me permet d’exprimer pleinement mon africanité et mon ancestralité». Cette déclaration dépasse le registre identitaire au sens strict. Elle engage une vision.
L’africanité, chez Kossi Assou, n’est pas une appartenance figée ni une catégorie culturelle à revendiquer. Elle est une manière de penser, de percevoir et d’interpréter le monde. Elle se construit dans l’articulation entre héritage et création, entre mémoire et actualité.
Son travail artistique illustre précisément cette tension féconde. Il ne reproduit pas mécaniquement des formes traditionnelles, ni des motifs hérités du Vodun. Il les réinterprète, les déplace, les reconfigure pour leur donner une portée contemporaine. Les symboles deviennent alors des outils de pensée, capables de dialoguer avec des problématiques actuelles.
Et lorsque Kossi Assou évoque ses expositions, notamment celle présentée au musée KIJAIN de Lomé autour des quatre éléments, il montre comment des concepts issus des cosmologies africaines peuvent être transposés dans une écriture plastique contemporaine. Ces références ne sont pas décoratives : elles structurent une réflexion sur l’équilibre du monde, les forces qui le traversent et les ruptures qui le fragilisent.
À travers ses œuvres, Kossi Assou aborde des enjeux profondément actuels : la violence sociale, les tensions identitaires, la dégradation des rapports avec la nature, la perte de repères symboliques dans les sociétés contemporaines. Mais il ne les traite pas à partir de cadres théoriques importés ou de discours globalisés. Il les inscrit dans une lecture ancrée dans les savoirs africains.
C’est précisément là que réside la singularité de sa démarche. Elle ne consiste pas à opposer l’Afrique au reste du monde, mais à affirmer la capacité des systèmes de pensée africains à produire du sens dans le présent. Le Vodun, le Fâ, les structures symboliques héritées ne sont pas, dans son approche, des vestiges d’un passé révolu. Ils constituent des ressources actives, capables d’éclairer les crises contemporaines.
Cette posture est d’autant plus significative qu’elle s’inscrit dans un contexte où les identités africaines sont souvent prises entre deux tensions : d’un côté, la tentation de la reproduction folklorique ; de l’autre, celle de la dilution dans des modèles culturels globalisés. Kossi Assou échappe à ces deux écueils.
Son africanité est en mouvement. Elle est critique, créative, en dialogue permanent avec son environnement. Elle ne se limite pas à ce qui est hérité ; elle inclut ce qui est transformé, réinterprété, actualisé.
Quand vous approchez Kossi et que vous dialoguez avec lui, il évoque très souvent le rôle des rêves, des songes et de l’intuition dans son processus créatif. Ces dimensions, souvent marginalisées dans les approches occidentales de la création, occupent ici une place angulaire. Elles participent d’une épistémologie propre, où la connaissance ne se limite pas à la rationalité, mais intègre des formes sensibles et symboliques.
Ainsi, ses œuvres deviennent un espace où s’élabore une pensée africaine contemporaine, capable de dialoguer avec le monde sans se renier. Une pensée qui ne cherche pas à prouver sa légitimité, mais à s’affirmer dans sa capacité à produire du sens.
En ce sens, l’africanité de Kossi Assou n’est pas un héritage passif. Elle est une force en action. Une énergie créatrice qui transforme la mémoire en langage, le symbole en question, et l’art en espace de réinvention du monde.
Un passeur pour les générations futures
Dans un monde marqué par la circulation accélérée des modèles culturels et la recomposition des identités, les jeunes générations africaines se trouvent souvent à la croisée des chemins. Entre héritage ancestral et influences globales, entre mémoire et modernité, la question n’est plus seulement de choisir, mais de savoir articuler. C’est précisément dans cet espace de tension que des figures comme Kossi Assou prennent toute leur importance.
Son parcours, loin d’être marginal, propose une réponse concrète à cette problématique contemporaine : il est possible d’être pleinement inscrit dans le présent sans rompre avec ses racines. Mieux encore, ces racines peuvent constituer un levier de création, de réflexion et d’innovation. Et comme il prend l’habitude de le dire, « Malgré les influences modernes, l’ancrage ancestral demeure fort en Afrique. Je constate même un regain d’intérêt chez les jeunes générations ». Cette observation dépasse le simple constat sociologique. Elle met en évidence une dynamique profonde. Face aux incertitudes contemporaines, crises identitaires, instabilité sociale et perte de repères, de nombreux jeunes se tournent à nouveau vers les systèmes de pensée africains, non par nostalgie, mais par nécessité. Il s’agit d’une quête de sens, d’un besoin de compréhension et d’ancrage.
Dès lors, le rôle de Kossi Assou ne se limite plus à celui d’un praticien ou d’un créateur. Il devient un médiateur. À travers sa pratique du Vodun et du Fâ, il accompagne, éclaire, oriente. À travers son art, il traduit, questionne et rend visible ce qui, autrement, resterait abstrait ou inaccessible.
Son positionnement est d’autant plus pertinent qu’il ne s’inscrit pas dans une logique de transmission figée. Il ne reproduit pas des savoirs de manière mécanique, ni ne se pose en gardien d’une tradition immuable. Au contraire, il participe à une transmission vivante, en mouvement, capable d’interagir avec les réalités contemporaines.
Cette posture transparaît dans sa manière de parler de lui-même. Lorsqu’il évoque sa double identité, spirituelle et artistique, il insiste sur leur complémentarité et sur leur capacité à nourrir une compréhension plus large du monde. Les rêves, les intuitions, les expériences sensibles qu’il mentionne ne sont pas seulement des éléments personnels. Ils deviennent des outils de lecture et de transmission. Ainsi, ce qu’il transmet ne se limite pas à des connaissances techniques ou à des savoirs rituels. Il transmet une manière d’être au monde. Une manière d’écouter, d’interpréter, de relier. Une manière de reconnaître que le visible n’épuise pas le réel.
Son art joue ici un rôle déterminant. Il constitue un langage accessible, capable de toucher un public plus large, notamment les jeunes générations souvent éloignées des cadres traditionnels. À travers ses œuvres, il crée des ponts entre les univers. Entre tradition et contemporanéité, entre spiritualité et expression artistique, entre héritage et création. C’est en cela qu’il devient un passeur.
Non pas un passeur au sens figé d’un conservateur du passé, mais un médiateur actif, capable de faire circuler les savoirs, de les traduire, de les adapter sans les trahir. Un acteur de liaison entre les générations, entre les systèmes de pensée et entre les différentes dimensions du réel.
Dans un monde où les ruptures sont souvent mises en avant, son parcours propose au contraire une logique de continuité. Une continuité dynamique, créative, qui permet aux jeunes générations de se projeter sans renoncer à ce qui les fonde.
Ainsi, Kossi Assou ne transmet pas seulement un héritage. Il contribue à en renouveler le sens.
Le parcours de Kossi Assou démontre qu’il est possible de circuler entre plusieurs univers sans les mettre en opposition. Chez lui, la tradition et la modernité ne s’excluent pas. Elles entrent en dialogue. De même, l’art et la spiritualité ne s’affrontent pas. Ils s’enrichissent mutuellement dans une dynamique cohérente.
Ses œuvres mettent en lumière une évidence souvent négligée. Les clés pour comprendre le présent et imaginer l’avenir se trouvent déjà dans les héritages culturels, à condition de les interroger, de les réinterpréter et de les actualiser.
En inscrivant l’art dans une fonction de médiation et en faisant de la spiritualité une force vivante de création, Kossi Assou esquisse une voie originale, celle d’une modernité africaine à la fois enracinée, lucide et inventive. Mais au-delà de la production artistique, sa démarche a une portée plus large. Elle trace des perspectives. Elle relie des univers. Elle invite à repenser les fondements mêmes de notre rapport au monde. Et surtout, elle rappelle une idée essentielle : l’avenir ne se construit pas en rupture avec les racines, mais en dialogue avec elles.
Cokou Romain AHLINVI
Kossi AssouEntre l’art et le sacré, l’itinéraire d’un passeur de mondes.
Administrateur Général Adjoint de Cloche media monde