Cinquante ans après la spectaculaire opération d’Entebbe, les Archives de l’État d’Israël lèvent le voile sur une série de documents longtemps restés confidentiels. Procès-verbaux des réunions gouvernementales, délibérations du cabinet de sécurité et enregistrements audio inédits permettent aujourd’hui de mieux comprendre les coulisses diplomatiques et stratégiques qui ont précédé le célèbre raid du 4 juillet 1976.
Des conversations téléphoniques inédites révèlent les ultimes tentatives diplomatiques menées avant l’un des raids de libération d’otages les plus spectaculaires de l’histoire. Parmi ces révélations figurent cinq conversations téléphoniques entre le colonel de réserve Baruch Bar-Lev, ancien attaché militaire israélien en Ouganda, et le président ougandais Idi Amin Dada. Ces échanges montrent qu’en parallèle des préparatifs militaires, Israël menait une intense bataille diplomatique dans l’espoir d’obtenir une libération pacifique des otages.
Une opération de persuasion fondée sur l’ego du dictateur
Le premier entretien, enregistré le 1er juillet 1976, soit trois jours avant l’assaut, met en scène un Baruch Bar-Lev jouant un rôle soigneusement élaboré. Se présentant comme un simple citoyen sans mandat officiel, il tente de convaincre son ancien interlocuteur d’user de son influence pour sauver les passagers retenus à l’aéroport d’Entebbe.
Le ton est volontairement flatteur. L’ancien officier rappelle à Idi Amin Dada qu’il tient entre ses mains une occasion unique d’entrer dans l’histoire comme un artisan de la paix. « Monsieur le Président, tu as le pouvoir de libérer ces personnes. Tu entreras dans l’Histoire comme un grand homme », insiste-t-il.

Pour toucher davantage le dirigeant ougandais, Bar-Lev évoque même la mémoire de sa mère, affirmant qu’elle lui aurait demandé avant sa mort d’aider les Israéliens de la Terre sainte. Il va jusqu’à suggérer qu’un tel geste pourrait lui ouvrir les portes du prestigieux prix Nobel de la paix.
Des renseignements capitaux obtenus au téléphone
Au fil de la discussion, Idi Amin Dada livre, sans en mesurer les conséquences, des informations qui s’avéreront essentielles pour les planificateurs israéliens.
Il confirme que les otages sont détenus dans l’ancien terminal de l’aéroport d’Entebbe, un bâtiment parfaitement connu de Baruch Bar-Lev. Il révèle également que le site est entouré de plusieurs rangées d’explosifs et que les terroristes ont éloigné les soldats ougandais à environ deux cents mètres afin de conserver le contrôle total de la zone.
Plus inquiétant encore, il affirme que les preneurs d’otages sont prêts à déclencher les explosifs au moindre signe d’intervention extérieure.
Pendant toute cette conversation, Bar-Lev poursuit habilement son interrogatoire sans éveiller les soupçons. Les documents publiés montrent que ces informations étaient immédiatement transmises aux autorités israéliennes. Le Premier ministre Yitzhak Rabin suivait personnellement l’évolution de l’entretien.
Une offensive diplomatique internationale
Les archives révèlent que ces appels ne constituaient qu’une partie d’une stratégie beaucoup plus vaste. Israël avait mobilisé plusieurs acteurs internationaux afin d’accroître la pression sur le régime ougandais. Le secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim, le pape, le Conseil œcuménique des Églises ainsi que les gouvernements français, britannique, allemand et canadien avaient été sollicités pour intervenir auprès d’Idi Amin Dada.
Dans le même temps, les autorités israéliennes entretenaient volontairement l’idée de négociations avec les terroristes afin de gagner les heures indispensables à la préparation d’une éventuelle intervention militaire.
L’ultimatum se rapproche
Une seconde conversation, enregistrée dans la nuit du 1er au 2 juillet, illustre la gravité de la situation. Idi Amin Dada avertit que les terroristes feront exploser les otages dès qu’un avion suspect approchera du territoire ougandais.
Cherchant à prolonger les discussions, Bar-Lev affirme qu’il lui faudra encore un ou deux jours avant de pouvoir venir rencontrer le président ougandais. Mais celui-ci répond que les ravisseurs refusent tout nouveau délai et rappelle que leur ultimatum expire dès le lendemain matin.
Parallèlement, les services israéliens commencent déjà à soupçonner une collaboration active entre les terroristes et certains éléments de l’armée ougandaise, malgré les affirmations d’Idi Amin Dada selon lesquelles il ne jouerait qu’un rôle de médiateur.
Les débats au sommet de l’État israélien
Les procès-verbaux des réunions gouvernementales permettent également de suivre les hésitations du pouvoir israélien.
Lorsque l’avion d’Air France est détourné, Yitzhak Rabin interrompt immédiatement une réunion ministérielle pour informer ses collaborateurs de la disparition de l’appareil.
Rapidement confronté à l’ultimatum imposé par les ravisseurs, le gouvernement se retrouve face à un choix difficile : accepter des négociations ou maintenir une ligne de fermeté.
Le ministre de l’Intérieur, Yosef Burg, décrit alors le temps restant comme une véritable « guillotine », soulignant l’urgence d’une décision politique.
Une opération entrée dans l’histoire
Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1976, les forces spéciales israéliennes passent finalement à l’action.
Guidés notamment par les renseignements obtenus lors des conversations téléphoniques, les commandos prennent d’assaut le terminal d’Entebbe et parviennent à libérer la quasi-totalité des otages.
L’opération reste toutefois marquée par plusieurs pertes humaines, dont celle du commandant de l’unité d’élite Sayeret Matkal, le lieutenant-colonel Yonatan Netanyahou, devenu depuis une figure emblématique de l’histoire militaire israélienne.
Des archives qui réécrivent l’histoire
Un demi-siècle après ces événements, la publication de ces milliers de documents apporte un éclairage inédit sur l’opération Entebbe. Ils démontrent que derrière le succès militaire célébré dans le monde entier se cachait une intense bataille diplomatique, des opérations de renseignement sophistiquées et une course contre la montre où chaque conversation téléphonique pouvait influencer le destin de centaines de vies.
Ces archives offrent ainsi une compréhension plus complète de l’une des opérations de sauvetage les plus audacieuses du XXᵉ siècle, où la diplomatie, le renseignement et la force militaire furent étroitement imbriqués jusqu’aux dernières heures précédant l’assaut.
La rédaction