La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a relancé le chantier de sa monnaie unique. Réunis le 19 juillet 2026 à Freetown, en Sierra Leone, les chefs d’État ont réaffirmé leur volonté de mettre l’ECO en circulation dès 2027. Mais derrière cette nouvelle échéance se cachent d’importants défis économiques, politiques et géostratégiques qui continuent de freiner un projet vieux de plus de cinquante ans.
L’histoire de l’ECO est celle d’une ambition sans cesse repoussée. Depuis la création de la CEDEAO en 1975, les États membres affichent leur volonté de doter l’Afrique de l’Ouest d’une monnaie commune capable de stimuler les échanges, de renforcer l’intégration économique et d’offrir à la région une véritable souveraineté monétaire. Pourtant, les reports successifs ont nourri le scepticisme de nombreux observateurs.
Le sommet de Freetown marque néanmoins une nouvelle étape. Les dirigeants ouest-africains ont décidé d’accélérer les préparatifs pour respecter l’échéance de 2027. Pour piloter cette phase décisive, ils ont confié un rôle central au président ivoirien Alassane Ouattara, désormais chargé de conduire les travaux de la Task Force présidentielle sur la monnaie unique.
Ouattara au cœur du dispositif
Cette désignation n’est pas anodine. Dernier membre encore en fonction de la Task Force présidentielle créée pour accompagner le projet, Alassane Ouattara se retrouve investi d’une responsabilité majeure.
Selon Ahoua Don-Mello, vice-président de l’Alliance internationale des BRICS, cette décision place le chef de l’État ivoirien devant un choix historique. Pour lui, le succès ou l’échec de l’ECO dépendra de la capacité des dirigeants ouest-africains à privilégier les intérêts de la région face aux influences extérieures.
À Freetown, la Conférence des chefs d’État a demandé à la Commission de la CEDEAO d’organiser, avant le sommet ordinaire de décembre 2026, une réunion de la Task Force présidentielle afin d’accélérer le traitement des questions encore en suspens.
Parallèlement, la Commission devra travailler avec l’Agence monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) ainsi qu’avec les gouverneurs des banques centrales des États membres afin de parvenir à des propositions consensuelles sur les derniers arbitrages techniques.
Un projet né il y a plus d’un demi-siècle
L’idée d’une monnaie commune ne date pas d’hier. Dès 1987, la CEDEAO mettait en place le Programme de coopération monétaire destiné à harmoniser progressivement les politiques économiques des États membres.
Une avancée importante intervient en octobre 2013 lorsque les présidents Issoufou Mahamadou (Niger) et John Dramani Mahama (Ghana) reçoivent mandat de leurs homologues pour relancer le projet.
Quelques mois plus tard, en mars 2014 à Yamoussoukro, les chefs d’État abandonnent la stratégie initiale qui consistait à lancer la monnaie uniquement avec les pays respectant les critères de convergence avant d’élargir progressivement la zone. Ils optent finalement pour une approche plus progressive.
Le 10 juillet 2014, à Accra, de nouveaux critères de convergence sont adoptés afin de préparer les économies nationales à partager une même politique monétaire.
Des critères économiques toujours difficiles à respecter
Pour intégrer la future union monétaire, les États doivent satisfaire plusieurs exigences. Les réserves de change doivent couvrir au moins trois mois d’importations. Le déficit budgétaire ne doit pas dépasser 3 % du PIB. L’inflation annuelle doit rester inférieure à 10 %, avec une cible de 5 % à terme. Le financement des déficits publics par les banques centrales doit être limité à 10 % des recettes fiscales de l’année précédente.
S’y ajoutent des critères de second rang, notamment une dette publique plafonnée à 70 % du PIB ainsi qu’une stabilité des taux de change.
Or, très peu de pays réussissent à respecter simultanément l’ensemble de ces indicateurs, ce qui explique en grande partie les nombreux reports enregistrés depuis plusieurs années.
Au-delà de la technique, des enjeux géopolitiques
Pour Ahoua Don-Mello, les difficultés de l’ECO ne relèvent pas uniquement de considérations économiques. L’expert estime que les véritables blocages sont d’abord politiques et géostratégiques. Selon lui, les économies ouest-africaines restent fortement dépendantes des institutions financières internationales ainsi que de leurs partenaires historiques, ce qui limite leur capacité à construire une véritable souveraineté monétaire.
Il pointe notamment les accords monétaires qui lient encore les pays de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) à la France. À ses yeux, ces accords constituent l’un des principaux obstacles à l’émergence d’un ECO totalement indépendant.
Ahoua Don-Mello affirme que certains acteurs chercheraient davantage à transformer le franc CFA sous une nouvelle appellation qu’à créer une véritable monnaie souveraine. Cette vision alimente depuis plusieurs années un vif débat au sein de la région.
Le poids du Nigeria, autre sujet sensible
Au-delà de la question du franc CFA, un autre facteur nourrit les inquiétudes : le poids économique du Nigeria. Première économie d’Afrique de l’Ouest, le pays représente près de 65 % du produit intérieur brut de l’espace CEDEAO. Plusieurs États redoutent qu’une monnaie commune ne renforce excessivement l’influence d’Abuja sur les décisions monétaires régionales.
Cette crainte d’une domination économique nigériane demeure l’un des sujets les plus sensibles dans les discussions autour de l’ECO.
Une feuille de route déjà définie
Malgré ces difficultés, les fondements techniques de la future monnaie existent déjà. Le 29 juin 2019, à Abuja, les dirigeants de la CEDEAO avaient adopté plusieurs décisions majeures : le nom officiel de la monnaie serait « ECO », le régime de change serait flexible avec un ciblage de l’inflation, tandis que la future Banque centrale fonctionnerait selon un modèle fédéral.
La feuille de route prévoit également la création d’un mécanisme régional de change ainsi que la libéralisation progressive des mouvements de capitaux afin de favoriser la libre circulation des investissements au sein de l’espace communautaire.
Un projet qui devra convaincre les peuples
Pour les partisans de l’ECO, la réussite de cette réforme historique ne dépendra pas uniquement des décisions prises dans les palais présidentiels.
Ahoua Don-Mello plaide pour une large consultation populaire dans chacun des États membres afin que les citoyens puissent débattre des enjeux de cette transformation majeure.
Selon lui, seule une véritable appropriation populaire permettra de garantir la pérennité de la future monnaie.
L’expert estime également que l’ECO ne pourra réussir sans un projet politique ambitieux favorisant l’intégration régionale, le développement d’infrastructures communes, la création d’industries régionales et la levée des barrières qui freinent encore les échanges entre les pays ouest-africains.
L’année 2027, un rendez-vous décisif
L’échéance de 2027 apparaît désormais comme un test de crédibilité pour la CEDEAO. Après plusieurs décennies de reports, l’organisation régionale devra démontrer sa capacité à transformer une ambition politique en réalité économique.
Entre exigences de convergence, rivalités géopolitiques, héritages historiques et aspirations à une véritable souveraineté monétaire, l’ECO demeure l’un des projets les plus complexes mais aussi les plus structurants de l’intégration ouest-africaine.
Les prochains mois seront déterminants. Si les dirigeants parviennent à lever les derniers obstacles, l’Afrique de l’Ouest pourrait franchir une étape historique vers son autonomie économique. Dans le cas contraire, l’ECO risque d’allonger la liste des grands projets régionaux sans cesse annoncés, mais toujours reportés.
La rédaction
CEDEAO : l’ECO face à l’épreuve de 2027, entre ambitions d’intégration et bataille pour la souveraineté monétaire
Administrateur Général Adjoint de Cloche media monde