Des accords négociés dans une relative opacité, des millions de dollars et des contreparties diplomatiques : l’administration américaine multiplie les arrangements avec des États africains pour y transférer des migrants expulsés des États-Unis. Une stratégie qui soulève de nombreuses interrogations sur les droits humains, la transparence des accords et la souveraineté des pays concernés.
La politique migratoire de Washington prend une nouvelle dimension. Alors que l’administration de Donald Trump cherche à accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière, les États-Unis développent un système consistant à transférer certaines personnes vers des pays tiers, y compris lorsqu’elles ne sont pas originaires de ces pays.
L’Afrique est progressivement devenue l’un des principaux terrains d’expérimentation de cette politique. Cameroun, Ghana, Rwanda, Eswatini, République démocratique du Congo, Guinée équatoriale, Soudan du Sud ou encore Sierra Leone figurent parmi les pays ayant accepté, à des degrés divers, de recevoir des personnes expulsées des États-Unis. Une évolution qui suscite de fortes interrogations sur les conditions de ces arrangements et sur le sort réservé aux personnes concernées.
Une nouvelle diplomatie des expulsions
Le principe est relativement simple : lorsque Washington rencontre des obstacles juridiques ou diplomatiques pour renvoyer directement un migrant vers son pays d’origine, l’administration américaine cherche un État tiers susceptible de l’accueillir. Dans plusieurs cas, les personnes transférées n’ont pourtant aucun lien avec le pays qui les reçoit.
Un phénomène qui s’est particulièrement illustré avec l’Eswatini, où des migrants originaires notamment du Vietnam, de Cuba, de Jamaïque ou du Yémen ont été transférés depuis les États-Unis. Selon des informations rapportées par Reuters, plus de 30 personnes avaient déjà été envoyées dans ce petit royaume d’Afrique australe à la fin août 2026. L’accord conclu avec Washington prévoit une enveloppe de 5,1 millions de dollars.
Le dispositif ne se limite toutefois pas à l’Eswatini.
Au Cameroun, des personnes expulsées des États-Unis ont également été transférées vers Yaoundé. En août 2026, 36 migrants africains avaient engagé une procédure devant la justice camerounaise pour contester leur situation et demander notamment la suspension de l’accord migratoire conclu avec Washington. Selon leur avocat, plusieurs de ces personnes bénéficiaient auparavant d’une protection judiciaire américaine contre leur renvoi vers leur pays d’origine.
Des contreparties qui interrogent
Derrière ces accords migratoires se profile une dimension beaucoup plus large : celle du marchandage diplomatique. Selon des informations publiées en avril 2026, plusieurs accords conclus avec des pays africains sont accompagnés de compensations financières ou de concessions dans d’autres domaines. Le Cameroun aurait ainsi bénéficié d’un engagement américain de plusieurs dizaines de millions de dollars, tandis que l’Eswatini aurait obtenu 5,1 millions de dollars. La Guinée équatoriale serait associée à une enveloppe de 7,5 millions de dollars.
Le Ghana présente un autre cas de figure. Les autorités ghanéennes ont affirmé ne pas avoir reçu de paiement direct en échange de l’accueil de migrants expulsés. Toutefois, des discussions américaines portant sur les visas et les conditions commerciales ont accompagné les négociations, selon les informations disponibles.
En République démocratique du Congo, la question est encore plus stratégique. Kinshasa a annoncé en avril 2026 avoir conclu un accord avec Washington pour accueillir des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. Le gouvernement congolais a assuré que l’opération serait entièrement financée par les États-Unis, sans toutefois rendre publics tous les détails de l’accord.
Cette situation alimente les interrogations sur la nature exacte des négociations : s’agit-il uniquement d’accords migratoires ou de véritables partenariats diplomatiques comportant des contreparties économiques, commerciales et stratégiques ?
Le dossier des minerais congolais
La RDC constitue à cet égard un cas particulièrement sensible. Les discussions migratoires interviennent dans un contexte où Washington cherche parallèlement à renforcer ses relations économiques avec Kinshasa et à sécuriser l’accès aux minerais stratégiques du pays. Cette concomitance nourrit les interrogations sur la place de la question migratoire dans une relation diplomatique beaucoup plus vaste.
Pour les autorités américaines, l’objectif affiché demeure la mise en œuvre de la politique d’expulsion décidée par l’administration Trump. Pour les gouvernements africains, ces accords peuvent représenter une source de financement, des ouvertures diplomatiques ou des avantages économiques. Mais pour les organisations de défense des droits humains, le problème se situe ailleurs : celui de la protection effective des personnes transférées.
Le droit international au cœur du débat
Le principe de non-refoulement constitue l’un des principaux points de tension. En droit international des réfugiés, ce principe interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d’être persécutée, torturée ou exposée à de graves atteintes à ses droits fondamentaux.
Or, certaines personnes envoyées vers des pays tiers affirment craindre d’être finalement renvoyées vers leur pays d’origine, précisément celui qu’elles avaient cherché à fuir.
Au Cameroun, la procédure engagée par 36 migrants expulsés des États-Unis illustre cette inquiétude. Leur avocat soutient que le pays ne devrait pas servir de territoire de transit vers des États où les personnes concernées pourraient être exposées à la persécution ou à la torture.
La question est donc double : les États-Unis peuvent-ils légalement transférer une personne vers un pays tiers lorsque son renvoi direct est juridiquement bloqué ? Et, surtout, quelles garanties ce pays tiers doit-il offrir à la personne transférée ?
Une stratégie américaine désormais structurée
L’ampleur du dispositif apparaît également dans une enquête publiée en septembre 2026 par le Washington Post. Selon des documents gouvernementaux américains examinés par le quotidien, l’administration Trump aurait autorisé ou promis au moins 410 millions de dollars pour faciliter des accords avec 31 pays, principalement en Afrique et en Amérique latine, à la fin juin 2026. Toujours selon cette enquête, les États-Unis avaient approché 49 pays africains et obtenu des accords avec 13 d’entre eux, tandis que plusieurs autres étaient encore en négociation.
Ces chiffres donnent une autre dimension au phénomène. Il ne s’agirait plus d’une succession d’accords isolés, mais d’une véritable architecture internationale destinée à faciliter les expulsions américaines. L’administration américaine cherche ainsi à disposer d’un réseau de pays capables d’accueillir des personnes que les États-Unis souhaitent éloigner de leur territoire.
L’opacité comme principale source de controverse
L’un des aspects les plus sensibles reste le manque de transparence. Dans plusieurs pays africains, les accords n’ont pas été intégralement rendus publics. Les informations disponibles ne permettent pas toujours de connaître le nombre exact de personnes susceptibles d’être accueillies, les conditions de leur séjour, leur statut juridique, la durée de leur détention éventuelle ou encore les modalités de leur éventuel retour vers leur pays d’origine.
Le cas de la RDC est révélateur : Kinshasa a confirmé l’existence de l’accord, mais plusieurs détails sont restés confidentiels. Les premières arrivées de migrants expulsés ont néanmoins commencé dès avril 2026. Cette opacité complique le contrôle parlementaire, judiciaire et citoyen dans les pays concernés. Elle nourrit également une question essentielle : quelles garanties sont réellement négociées au nom des personnes expulsées ?
Entre intérêts nationaux et droits des migrants
Pour les gouvernements africains, l’équation n’est pas nécessairement simple. Accueillir des migrants expulsés peut permettre d’obtenir des ressources financières, d’améliorer les relations avec Washington ou de négocier parallèlement d’autres avantages économiques et diplomatiques. Mais l’opération peut également entraîner des coûts politiques, administratifs et sociaux.
L’accueil de personnes qui n’ont parfois aucun lien avec le pays nécessite des infrastructures, des mécanismes de prise en charge et un cadre juridique précis. Lorsque ces éléments ne sont pas clairement définis, les gouvernements concernés s’exposent à des critiques sur leur gestion du dossier.
À cela s’ajoute une autre question : quelle responsabilité porte un État africain lorsqu’il accepte sur son territoire une personne expulsée par une puissance étrangère ?
L’Afrique face à un nouveau rapport de force
Au-delà du seul dossier migratoire, ces accords révèlent une évolution des rapports entre Washington et plusieurs capitales africaines. Les États-Unis disposent d’un levier important : visas, coopération économique, aide au développement, investissements, commerce et relations diplomatiques.
Les pays africains disposent, eux aussi, d’atouts : leur position géographique, leurs ressources naturelles, leur poids diplomatique et leur capacité à servir de partenaires dans les stratégies américaines de contrôle migratoire.
Le dossier des expulsions devient ainsi un élément supplémentaire d’une négociation beaucoup plus large. La question qui se pose désormais est celle de la frontière entre coopération internationale et externalisation d’une politique migratoire.
Une question qui dépasse les frontières américaines
La politique américaine d’expulsion ne concerne donc plus uniquement les États-Unis. Elle touche désormais directement plusieurs pays africains et place leurs gouvernements devant des choix complexes : accepter les accords proposés par Washington, négocier des garanties supplémentaires ou refuser de devenir des territoires d’accueil pour des personnes dont ils ne connaissent parfois ni l’histoire ni la situation juridique.
Le débat porte également sur la transparence des accords, la protection des personnes transférées et le respect des engagements internationaux en matière de droits humains. Avec l’élargissement du dispositif américain à de nouveaux pays, une nouvelle réalité semble se dessiner : les expulsions américaines se mondialisent et l’Afrique occupe une place croissante dans cette stratégie.
Reste à savoir jusqu’où ira cette politique, combien de pays africains accepteront de rejoindre le dispositif et surtout quelles garanties seront apportées aux personnes concernées.
Car derrière les millions de dollars, les négociations diplomatiques et les accords bilatéraux, se trouvent des individus dont le destin dépend désormais de décisions prises parfois à plusieurs milliers de kilomètres de leur pays d’origine.
La rédaction
Expulsions de migrants : Washington transforme l’Afrique en nouvelle destination des renvois américains
Administrateur Général Adjoint de Cloche media monde